15 mai 2006

Gloomy monday

Vous vous souvenez de ma note « la routine »? Celle où je racontais qu'un de mes hébergés m'avait sauvé de la réunion du personnel en faisant une crise d'épilepsie et que mon « plieur de fringues » avait téléphoné aux services sociaux pour leur dire "hier soir, un monsieur était ivre au centre d'hébergement. Et ce matin, il est mort"... Cette note datait du 30 mars.


Mon épileptique a débarqué au centre d'hébergement jeudi dernier. Un gros mois d'hôpital, ça requinque son homme, et il est revenu plein de bonnes intentions (« je ne veux plus être avec les gens de la rue, j'ai un plan pour trouver du travail, ça m'arrangerait bien que tu puisses me garder deux semaines plutôt qu'une etc... »)


Évidemment, vu sa santé fragile (une jambe assez mal en point, gros problème d'alcool...), on est en droit de se dire que c'est bien joli tout ça, mais que du taf, il est pas prêt d'en trouver. Mais il avait vraiment l'air sincère le gars. Il est même allé parler de tout ça à un des mes collègues au CCAS, collègue qui a noté qu'il faisait de gros efforts au niveau présentation etc... Bref, motivé à se sortir de la galère! Et ses deux semaines plutôt qu'une, bien sûr qu'il les aurait eues, même s'il ne le savait pas encore.


Ce matin, à 7h00, il a fait une crise cardiaque pendant qu'il prenait sa douche, et il est tombé raide mort en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

Ce n'était pas moi qui bossais cette nuit, mais mon collègue qui me remplace le week end. Il a pas de bol lui... La seule fois où un mec pète un câble et détruit tout ce qu'il y a à détruire, c'est lui qui bosse, et le jour où un type casse sa pipe, c'est encore lui! Ca tombe bien, parce que voir Gilles (je peux bien dire son prénom maintenant qu'il n'est plus là) étendu nu et sans vie dans la baignoire, je m'en passe. Il n'était pas toujours facile, surtout quand il arrivait ivre mort et pas douché d'une semaine ou deux, mais je l'aimais bien quand même, c'était un bon gars.


Salut Gilles...


Epilogue : Je vais finir cette note par quelques mots sur mon abruti de cher collègue, celui qui n'a pas de bol.

On ne peut pas dire que je m'entende très bien avec lui. En effet, j'ai un peu de mal à avoir des affinités avec un mec que je soupçonne d'avoir un QI d'huître (et encore), qui se contrefout de son boulot, sauf quand il s'agit de proposer aux filles qu'on héberge de venir dans sa chambre pour « regarder la télé » (ben voyons).

Donc, comme on ne s'entend pas trop bien, on ne se croise carrément pas, il ne note même plus les infos dans notre cahier de service commun... Genre « un tel m'a prévenu qu'il serait un peu en retard tel soir » ou autre petits détails qui donneraient l'impression qu'on bosse un minimum ensemble... Je vous livre brut de décoffrage le mot qu'il m'a mis dans le fameux cahier ce matin :

« 7h00 : appel de trucmuche pour gilles qui est tomber dans la baignoire et qui ne répond plus. J'appel les pompiers qui constate le décé. Intervention du commissariat .»

Brut de décoffrage, ça implique que je vous ai laissé les fautes hein... Vous trouvez pas cette façon de faire assez énorme vous?

Ben c'est pas fini... Au CCAS, on a un tableau où il est noté les gens qui sont hébergés au centre, avec le nombre de places restantes. Il avait laissé son nom, et avait rajouté entre parenthèses « décédé ce matin dans la baignoire du centre » . Glauquissime.


Pov'débile...



28 avril 2006

Le social, faisez-en, c'est bien*

 

Je vous disais hier que niveau taf, c'était pas ça en ce moment. C'est peu de le dire! Outre le fait que du taf, dans 5 semaines (ah non, 4 semaines et demi), je n'en ai plus, en ce moment c'est dur dur!

La plupart du temps, j'héberge des gens plutôt sympas, plutôt tranquilles, même si assez régulièrement, dans le lot, il y a des « cas », que ce soit des petits jeunes avec une certaine propension à la violence, de vieux routards avec de sérieux problèmes d'alcool, et des gens avec des problèmes psy sérieux. Mais globalement, ça se passe plutôt pas mal!

De temps en temps, il y a LA semaine qui tue... Celle où il se sont donnés le mot pour tous te les envoyer en même temps... Celle où tu sais que ça peut partir en live d'une minute à l'autre... Bref, celle que tu vas finir sur les genoux, où t'auras donné toute l'énergie que t'avais (sans t'en rendre compte, parce que de toute façon, t'as pas le choix), et où tu rêves du samedi comme un enfant peux rêver d'un éclair au chocolat, comme Mariemarie et Niko peuvent rêver de fraises (c'est dire hein?)


Ben là, ça fait trois semaines que ça dure, d'affilée. Déjà que j'étais pas au top d'apprendre que le type que je remplace depuis un an (qui n'avait d'ailleurs aucune intention de revenir), revient, et que donc, je perds à la fois mon job et mon appart de fonction (imaginez donc la baisse de motivation pour faire son boulot, et l'énergie dépensée à chercher la force de le faire), ça fait un peu beaucoup! J'en peux plus, je sature, j'en ai maaaaaaaaarre!


Et ce soir, je me suis fait traiter de « pauvre connard » par une nana que j'ai hébergé il y a peu... Mais que je n'héberge plus, tout simplement parce que je gère un centre d'hébergement d'urgence, et ça veut bien dire ce que ça veut dire, ce n'est pas un foyer, je ne peux pas la garder un mois, ni deux. Le système n'est pas parfait, mais dans les structures d'urgence, on garde les gens une semaine, et ensuite, ils sont orientés vers les autres structures du département. Et elle, elle veux rester a Riom. Même Clermont, qui est a 10 minutes en train, elle ne veux pas y aller, je ne vais pas l'y forcer.

Faut dire aussi que la semaine où elle a été hébergée, ce fut un bordel sans nom, ce qui n'aide pas à avoir envie de faire une exception (ça arrive souvent) et de garder les gens plus longtemps. Mais depuis qu'elle n'est plus hébergée ici, elle vient quand même sonner tous les soirs, et je lui laisse prendre une douche, manger un morceau... bref, je fais mon job.


Mais quand, tout en faisant ton job du mieux que tu peux, avec le peu de moyen que t'as pour le faire, en étant un minimum obligé de te conformer au système décidé par la DDASS et les différents partenaires sociaux (loin d'être parfait, mais ils font ce qu'ils peuvent), et donc de suivre la règle de « 7 jours d'hébergement », tu finis par te faire traiter de « pauvre connard », ça fout les boules. (et encore, j'ai choisi « pauvre connard », mais on s'est pris la tête un bon moment, et j'en ai entendu... au fait, elle a 50 balais la nana en question...)


Donc voilà, il y a deux mois, je me disais « c'est cool, tu fais un bon job, tu le fais à priori pas trop mal, t'en auras finis avec le statut de contractuel, on va te filer le poste, et tu vas t'investir encore quelques années dans ce taf là, avant de rebondir dans un autre service avant d'être trop usé par tout ça... »


Aujourd'hui, je me dis que si je me fais traiter de « pauvre connard », c'est peut être parce que j'ai fait le tour de ce que j'avais à apprendre ici, que j'ai acquis la carapace nécessaire à ce genre de boulot... Et comme j'ai pas envie qu'elle soit trop épaisse cette carapace, comme j'ai pas envie de devenir un « méchant », ben c'est peut être une bonne chose ce qui m'arrive. Peut être que le connard mec qui revient prendre mon son poste me rend un service plutôt que de me couper l'herbe sous le pied. Ca, c'est l'avenir qui le dira...


Mais si je rebondit rapidement, et que je m'éclate dans un job différent, faudra que je la retrouve cette nana. Et que je la remercie de m'avoir traité de « pauvre connard ». Elle m'a donné une raison supplémentaire de me tirer d'ici (oui, de me tirer, parce que j'ai la possibilité  de rester, à mi temps, pour bosser dans une ambiance de merde avec un mec qui me déteste, mais ça, c'est une autre histoire...)

Bref, aujourd'hui, à 12h55 précises, je serai dans un train qui m'emènera dans un autre monde... oui oui, un autre monde! Ce week end, je change de job! Je suis tavernier ce week end! Dans une taverne médiévale! Et ça va être booooooonnnnnn!!!!!!!!!! Ça me fera peut être des trucs à vous raconter, des photos à vous montrer! (des photos de moi en costume médiéval, faut pas rêver non plus hein, ça vaut très cher ça!) ;-)

 

* Merci Mariemarie (inspiratrice du titre, malgré elle)

30 mars 2006

La routine...

En ce moment, niveau taf, on ne peut pas dire que ce soit la motivation qui m'étouffe! Sûrement pour ça aussi que j'aurai besoin d'une grue pour me tirer du lit... Et ce matin, à 8h30 pétante, oh joie! oh bonheur! : réunion du personnel!

Pas moyen d'y échapper, à moins de se déclarer malade, mais ce serait quand même moyen moyen! Je savais déjà en me couchant hier que j'allais me reveiller trop tard pour y être à l'heure... Ca n'était pas mon envie d'y aller qui allait faire que j'allais être sur le qui-vive aux aurores! Bingo, mon réveil sonnait depuis une heure, et je fut sorti de ma torpeur par la sonnerie du centre  à 8h23!(pour ceux qui n'ont pas lu mon premier post sur mon job, je m'occupe d'un centre d'hébergement d'urgence) Vous conviendrez que ça laisse peu de marge pour prendre une douche, 10 cafés, fermer le centre, et aller tout guilleret à cette réunion!

Aux alentours de 8h24, j'apparait à la fenêtre, me demandant s'il leur manquait du café pour mettre sur le sucre, ou du sucre pour mettre dans le café. Que nenni! Un des types me dit : "y a machin là, le type, qui est en train de faire un malaise, il a pas l'air bien du tout!" Adieu la douche, les cafés, et le fait d'arriver pas trop en retard a cette foutue réunion!

Me voilà en bas, et effectivement, le gars, il va pas bien du tout du tout! Allongé par terre, ne réagissant plus bien qu'ayant les yeux ouverts et étant conscient. Je ne suis pas médecin, mais ça ressemblait fort à une petite crise d'épilepsie! Hop hop hop, appel des pompiers et attente de ces derniers auprès du gars, en plein crise... Chose surréaliste, un autre hébergé, juste à coté, est en train de préparer ses affaires pour la journée, pliant ses autres fringues dans son sac, sans un mot, sans un regard pour le pauvre gars allongé nu par terre avec juste une couverture sur lui, histoire de le protéger du froid et de l'indécence. Pendant que le gars d'à coté ne semble se rendre compte de rien, je constate que mon épileptique a du commencer sa crise dans son lit, à se laisser aller comme on dit, vu l'état des draps, pour finir de se relacher completement une fois au sol, vu l'odeur qui me monte au nez...

Et les pompiers dont on a entendu la sirène qui n'arrivent toujours pas... Et la réunion au fait? ben je ne suis pas faché de ne pas y être encore, mais arrivé avec une demi-heure de retard, je n'aime pas vraiment ça! Et l'autre qui plie, imperturbable, ses petites affaires...

Le gars était tellement mal que les pompiers ont commencé les soins sur place, ont appelé des médecin du SAMU, et sont restés une bonne heure à ses cotés, masque à oxygène, valium, et j'en passe... Pour me laisser seul au milieu du centre avec les dégats de mon pauvre gars à nettoyer, un petit 1/4h avant la fin de la réunion maudite...

Ben c'etait pas drôle, je m'en serai bien passé, mais je me suis senti bien plus utile et à ma place à faire mon job qu'à aller écouter les conneries de mon boss, les doléances de mes collègues, dans cette ambiance pourrie qui règne dans le service... Merci à mon epileptique d'avoir choisi ce matin pour me refaire une crise. Ah oui, j'oubliais... c'est le deuxième séjour de suite qu'il me fait le coup ce coquin!

 

Epilogue :

Je remonte chez moi appeler le SAO (Service d'Accueil et d'Orientation) pour les informer du nombre de places que j'aurai de disponibles pour le soir. Je lui signale que je garde la place de mon malheureux malade au cas où ils le laissent sortir de l'hopital dans la soirée. Et là, elle me dit : "aah c'est ça??? on a reçu un coup de fil de Monsieur X (le plieur de fringues) qui nous a dit "hier soir, un monsieur était ivre au centre d'hébergement. Et ce matin, il est mort""

oui oui, j'héberge des mecs bizarres parfois...

Bilan :

Ni mon malade ni mon plieur de fringues ne sont revenus ce soir... Sûrment pas pour les mêmes raisons!

 

14 mars 2006

Pétrole! Pétrole!

Non, je ne vais pas vous causer dans cette note du film de Christian Gion (merci Google) où Henri Guibet et son grand nez, dans un rôle de petit patron de station service, faisait la nique au crâne dégarni de Bernard Blier en roi du pétrole!

Je tente même de me lancer dans la première note  sérieuse  de ce blog...


Pour ceux qui ne le savent pas, mon job, c'est de gérer un centre d'hébergement d'urgence. C'est là qu'on accueille les personnes en grande difficulté, selon l'expression consacrée, et c'est donc dans ce genre d'endroit qu'on envoie les gens qui composent le 115 dont vous entendez parler tout l'hiver dans tous les médias (les gens qui sont à la rue l'été ne sont d'ailleurs pas moins nombreux, et ils ont beau avoir moins froid, la misère dans laquelle ils traînent leurs guêtres n'en est pas moins grande... enfin, il faut bien que les médias se donnent bonne conscience et qu'ils donnent aux bonnes âmes l'occasion de faire leur bonne action, si elles n'y avaient pas penser de leur propre chef).


Vendredi dernier, on m'a envoyé un Irakien, tout jeune (22 ans), débarqué fraîchement en France (le 1er mars). Ce jeune homme ne parlant ni français, ni anglais (et moi même ne maîtrisant pas très bien l'irakien, il faut bien le dire), ce ne fut pas très facile de communiquer, et je me suis contenté ce soir là de tenter de lui faire comprendre le fonctionnement du centre, de faire en sorte qu'il ne manque de rien, bref, toutes ces petites choses...


Puis ce fut le week-end (ouaaaiiiiiiis, deux jours sans penser à tout ça!!)


Et hier soir, j'ai passé un peu de temps avec lui, à tenter de discuter un peu, avec ses quelques mots d'anglais. Certes, ce qu'il m'a dit de l'Irak et des américains, on le sais déjà tous, mais j'ai trouvé ça intéressant de la bouche d'un Irakien. En gros, ça donnait ça :


« Americans not here for democracy, no no! Americans for petrol only! Petrol petrol only petrol! In Mossoul, kurdes, turkish, musulmans, catholics, everyone! For americans, all terrorists! Americans shoot everyone but we're not terrorists!! »


Alors voilà comment on se retrouve à 22 ans à quitter Mossoul, famille, amis, TOUT! Et à partir à pieds, sans rien, pour traverser un nombre incalculable de pays, en faisant du stop... Je vous dis pas, ça fait une sacrée trotte, et le p'tit gars, il a mis trois semaines... Trois semaines à se les peler jour et nuit, trois semaines à manger probablement quand il en avait l'occasion plus que quand l'envie commençait à se faire sentir...

medium_carte-irak-france-binz.jpg


Et il est arrivé avec le sourire, il arrive tous les soirs avec le sourire. Il a un titre de séjour provisoire, en attendant d'être reçu en rendez-vous à la préfecture pour finaliser sa demande d'asile, et il est donc parti pour un an (voire deux) de procédure, sans savoir si à la fin, on lui demandera de rentrer chez lui, ou s'il aura le droit de rester ici, donc enfin le droit de travailler, la possibilité de s'insérer, le droit aux allocations logement etc... J'espère juste qu'il arrivera à garder le sourire jusque là, parce que ça va être long... très long...


Moi je trouve ça plutôt courageux de tout plaquer et de fuir son propre pays, même si on crève de peur tous les jours de recevoir une balle américaine, ou de sauter avec une voiture piégée.

Mais il y aura toujours des gens pour penser (et pour dire) qu'il est venu manger le pain des petits français... A ces gens là, je réponds que tant que j'en aurai du pain, je lui en donnerai! (et avec le sourire s'il vous plaît!)